dimanche 10 mars 2013

Goya et la guerilla

Pour ce billet, on prend la direction de l’Espagne, avec comme point de départ, deux tableaux de Goya (1746-1828) peints en 1814, Dos De Mayo et Tres de Mayo. Ces deux oeuvres relatent les évènements de deux journées de mai 1808 qui marquent le début de la Guerre d’Espagne, un conflit très dur entre les troupes napoléoniennes et une insurrection espagnole soutenue par le Royaume-Uni.

Autoportrait de Goya (1815)


Commençons par un petit retour dynastique en arrière pour situer les évènements.
En 1700,  le trône d’Espagne est occupé par Charles II, un Habsbourg à la santé fragile et sans postérité. Avant de mourir, il désigne pour lui succéder le petit-fils de Louis XIV, qui règne depuis 57 ans déjà de l’autre côté des Pyrénées. Ce Philippe V d’Espagne est le premier des « Bourbons d’Espagne », dynastie qui règne encore aujourd’hui avec Juan Carlos.

Les Bourbons n'ont pas régné sans discontinuité depuis 1700 en Espagne : ce pays a également été dirigé par de grands démocrates d'origine roturière


Mais les Habsbourg d’Autriche, une branche cadette des Habsbourg d’Espagne, ont leur propre candidat pour le trône espagnol  : l’archiduc Charles. Ils sont à la tête du saint Empire Germanique et l’archiduché d’Autriche, et sont soutenus par de nombreuses cours européennes (Grande Bretagne, Provinces Unies, Prusse, etc.) qui n’étaient pas très enthousiastes à l’idée de voir la famille Bourbon régner sur la France et l’Espagne, avec le risque de voir les deux couronnées unies à plus ou moins longue échéance, par le jeu des mariages consanguins…


Edouard VII d'Angleterre, issu du mariage de sa mère la reine Victoria avec son cousin germain Albert de Saxe-Cobourg-Gotha

On était donc parti pour une bonne petite guerre qui dura de 1701 à 1714, dite guerre de succession d’Espagne, avec des affrontements un peu partout en Europe occidentale (Espagne mais aussi Italie, Bavière, Pays-Bas). Ce conflit est vite impopulaire et ruineux pour les belligérants. Les campagnes militaires se suivent sans résultat décisif : l’issue du conflit est diplomatique, avec la paix d’Utrech, qui confirme Philippe V sur le trône de l’Espagne, mais avec beaucoup de concessions. Par exemple, Gibraltar devient anglaise (elle avait été conquise par un corps expéditionnaire britannique pendant le conflit), et la France cède l’Acadie, Terre Neuve et la Baie d’Hudson au Royaume-Uni. Last but not least, Philippe V renonce à ses droits à la couronne française pour lui et sa descendance.

Philippe V d'Espagne

En 1808, date des évènements peints par Goya, c’est un descendant de Philippe V qui règne en Espagne, il s’agit de Charles IV.  Depuis un siècle, l’Espagne est une monarchie absolue en déclin, mal administrée et aux grandes inégalités. L’économie est sous perfusion des richesses importées du nouveau Monde. L’empire espagnol est concurrencé par ceux de la France et du Royaume Uni (dont la révolution industrielle est déjà engagée). L’Eglise catholique a une très grande influence dans le pays, où l’Inquisition existe d’ailleurs toujours (elle sera définitivement abolie en 1834).

Exemple de méthode d'interrogatoire innovante employée par l'Inquisition pour confondre les hérétiques sous l'influence du Malin

Après des relations avec la France révolutionnaire difficiles (l’Espagne, comme de nombreuses cours européennes, tenta sans succès de sauver la tête de cousin Louis Capet, ci-devant roi de France), l’Espagne forma une alliance avec Bonaparte en 1801, contre l’Angleterre et son relais continental le Portugal (qui importe tous ses produits manufacturés d’Albion). Les flottes françaises et espagnoles connurent cependant un sort funeste à la bataille de Trafalgar en 1805 (remportée par Nelson, qui y laissera la vie). C’est ce qui oblige Napoléon (entre temps devenu empereur) à abandonner ses projets de « descente » en Angleterre, et à adopter la stratégie du blocus continental. Blocus largement mis à mal par le débouché portugais pour les produits anglais… d’où l’envoi fin 1807 d’un contingent français, qui traverse l’Espagne avec l’accord du gouvernement espagnol (moyennant la promesse d’un partage avantageux du territoire portugais… Voir traité de Fontainebleau de 1807).

Là où tout se complique, c’est que Charles IV est un roi faible, mou et borné, dominé par sa femme et son favori Godoy (qui accessoirement était selon certaines sources l’amant de la reine). 

La famille royale, par Goya.
"une galerie de monstres dégénérés aux visages arrogants, cruels et cupides" (Jean Tulard)


Son fils Ferdinand est entouré d’un noyau d’opposants voulant faire chuter Godoy. Profitant du mécontentement populaire bien établi dans le pays, et à la faveur d’un contexte politique tendu par la présence de troupes françaises en divers endroits du pays, les agents de ce parti provoquent une émeute le 17 mars, qui prend d’assaut le palais de Godoy et menace le roi réfugié dans le palais royal d’Aranjuez. Sous la pression populaire, Charles IV abdique alors le 19 mars en faveur de son fils qui devient Ferdinand VII, auréolé d’un large soutien populaire.

Ferdinand VII d'Espagne


Le roi déchu Charles IV en appelle à l’arbitrage de Napoléon. Celui-ci donne rendez-vous au père, à la mère et au fils à Bayonne pour organiser une médiation. C’est là qu’ils apprendront la nouvelle des évènements de Madrid relatés par Goya.  

Un contingent français dirigé par Murat occupe Madrid depuis fin mars. Murat est un des personnages les plus haut en couleur de l’Empire : issu d’un milieu très modeste, il s’engage très tôt  dans l’armée, et gravit tous les échelons à la faveur des guerres de la Révolution. Repéré par Napoléon, il épouse sa sœur Caroline, est fait maréchal d’Empire, et deviendra roi de Naples. Il est aussi célèbre pour ses tenues excentriques et chamarrées, et ses talents de cavalier et de meneur d’hommes.

Joachim Murat

Le 2 mai, une émeute éclate à Madrid alors que le parti français organise l’envoi à Bayonne d’autres membres de la famille royale espagnole, notamment le plus jeune fils de Charles IV, l’infant Francisco. L’aide de camp de Murat chargé du transfert essuie une échauffourée contre un petit parti espagnol : plusieurs espagnols sont tués par des soldats français. La ville s’embrase aussitôt, la foule courant aux armes et massacrant tous les Français isolés. Murat fait intervenir massivement ses troupes stationnées aux environs de la ville, dont des mameluks de la Garde Impériale, une unité créée à la suite de l’expédition d’Egypte de 1798. Le cavalier au centre du tableau Dos de Mayo est l’un de ces cavaliers d’élite richement équipés.

Dos de Mayo, par Goya


Une commission militaire française juge et condamne à mort tous les émeutiers pris les armes à la main. 400 Espagnols sont fusillés le lendemain 3 mai.

Tres de Mayo, par Goya

A Bayonne, Napoléon profite de la division au sein de la famille royale. Il obtient par la menace le renoncement au trône de Ferdinand VII, suivi de l’abdication de Charles IV, en faveur d’un prince français, dont le choix est à la discrétion de Napoléon… L’empereur se méprend profondément sur les dispositions du peuple espagnol, qu’il imagine las de la médiocrité de ses dirigeants Bourbon, et demandeur de réformes. Il pense qu’il est possible de faire de l’Espagne un royaume placé dans l’orbite française, avec des intérêts communs, comme cela a été fait avec succès pour le Royaume de Naples dirigé par son frère Joseph par exemple. Et c’est justement son frère aîné qu’il choisit pour régner sur l’Espagne, sous le nom de Joseph Ier.

Joseph Ier d'Espagne

« Du piège tendu à la famille royale à la répression impitoyable d’une insurrection –qui elle-même ne lésinait pas sur les moyens—en passant par la confiscation de la couronne au profit d’un Bonaparte ou par les erreurs stratégiques, l’affaire illustre parfaitement l’aveuglement dont commençait à souffrir l’empereur des Français, grisé par ses succès (…) » (Thierry Lentz). La guerre d’Espagne qui commence en 1808 marque un tournant moral. Depuis la Révolution, toutes les guerres de la France sont des guerres défensives, où l’on résiste à l’agression des monarchies absolues d’Europe qui ne peuvent souffrir cette France révolutionnaire. C’est le cas par exemple de la Troisième Coalition de 1805 (bataille d’Austerlitz notamment), ou de la Quatrième de 1806-1807 (principales batailles : Iéna, Eylau, Friedland).

La guerre d’Espagne est au contraire une guerre déclenchée par Napoléon, et qui ne répond pas à un impératif de défense nationale. Pour la première fois, la nation « agressée » est de l’autre bord. C’est aussi la première guerre « asymétrique » de l’ère moderne, où une armée très supérieure en moyens occupe un pays dont la population civile se soulève. Le terme de « guerilla » (littéralement, petite guerre) a justement été employé pour la première fois à propos de ce conflit. Il durera jusqu’à la première abdication de Napoléon, avec un coût financier, moral et humain très grand pour l’Empire. Ce sera une des causes de sa défaite finale.

Marbot est alors aide de camp de Murat, il écrit : « Comme militaire, j’avais dû combattre des hommes qui attaquaient l’armée française, mais je ne pouvais m’empêcher de reconnaître dans mon for intérieur que notre cause était mauvaise, et que les Espagnols avaient raison de chercher à repousser des étrangers qui, après s’être présentés chez eux en amis, voulaient détrôner leur souverain et s’emparer du royaume par la force ! Cette me paraissait donc impie, mais j’étais soldat et je ne pouvais refuser de marcher sans être taxé de lâcheté ! … la plus grande partie de l’armée pensait comme moi, et cependant obéissait de même ! … ». On est loin de l’enthousiasme des volontaires de la Ière République, ou des grognards des premières guerres de l’Empire !

Progressivement, en réaction au « système » napoléonien, on verra d’ailleurs émerger une conscience nationale dans plusieurs autres monarchies absolues d’Europe (Prusse par exemple). Cela préfigure les révolutions du XIXe qui conduiront à l’unification de l’Allemagne en 1871 par exemple. 

Proclamation de l'Empire d'Allemagne dans la galerie des glaces de Versailles en 1871

Sources
Thierry Lentz, Nouvelle histoire du Premier Empire, Tome II, chapitres XV et XVI, Fayard
Général Baron de Marbot, Mémoires, tome I, chapitre XL, Mercure de France

dimanche 10 février 2013

Le miracle de la Bérézina

Pour ce billet, abordons un épisode des guerres napoléoniennes, le passage de la Bérézina. Le nom de cette rivière, et de la bataille qui s'y déroula en novembre 1812, est souvent employé pour désigner une catastrophe, un désastre. Et pourtant, malgré les pertes françaises et le caractère tragique de cet affrontement, il s'agit d'une victoire ayant permis de sauver ce qui restait de la Grande Armée d'un encerclement total. 

Cette bataille s'inscrit dans la désastreuse campagne de Russie de 1812, véritable "début de la fin" pour l'Empire de Napoléon Ier. Bien que la guerre d'Espagne commencée en 1808 continue d'être un abcès usant beaucoup de troupes et de moyens (le concept de "guerilla" date de cette époque), la France domine alors l'Europe, et est en paix avec la Prusse et l'Autriche vaincues, qui sont désormais ses alliés. Napoléon est d'ailleurs marié depuis 1809 à Marie-Louise, la fille de l'empereur François II d'Autriche. Elle mettra au monde en 1811 l'héritier que Joséphine de Beauharnais, sa première femme, n'avait pas pu donner à Napoléon...


On prête volontiers à Napoléon les mots "C'est un ventre que j'épouse" à propos de son deuxième mariage
(Marie Louise et le roi de Rome, par Gérard)

Depuis 1806, Napoléon cherche à imposer partout en Europe le blocus continental, pour ruiner le Royaume-Uni, l'âme de toutes les coalitions des monarchies européennes contre la France révolutionnaire puis impériale. Le blocus est appliqué avec plus ou moins d'efficacité dans l'Empire, les états satellites (Espagne, grand duché de Varsovie, Royaume de Naples, etc.) et les états alliés de Napoléon. Ainsi l'Empire russe est censé l'appliquer depuis le traité de Tilsit qui conclut la quatrième coalition en 1807 (suite aux victoires d'Eylan et de Friedland).


Alexandre Ier et Napoléon à Tilsit par Serangeli


Mais les sujets de discorde entre la Russie et la France ne manquent pas. L'existence d'une Pologne forte et indépendante est inacceptable pour la Russie, qui cherche à morceler ce territoire (un bon siècle plus tard cette position n'aura pas beaucoup changé avec le pacte Molotov Ribbentrop ...). 


Molotov signant sous l'oeil rigolard de tonton Staline le pacte prévoyant le dépeçage de la Pologne
(le massacre de Katyn viendra opportunément compléter le tableau un an plus tard)

Autre sujet de rancoeur, le projet de mariage entre Napoléon et une soeur du tsar qui a capoté en 1809, et a généré des frustrations des deux côtés. Sans compter divers incidents diplomatiques montés en épingle par les deux parties (affaire du duché d'Oldembourg notamment). Mais surtout le blocus continental demandé par Napoléon est profondément contraire aux intérêts économiques de la Russie, qui a grand besoin des produits manufacturés anglais... Cet embargo sur les produits anglais est trop contraignant pour le tsar. 


Limite hors sujet et légèrement anachronique : Vaches françaises discutant de l'embargo anglais  

La tension monte progressivement entre les deux empereurs et conduit finalement à la guerre, d'ailleurs souhaitée par les deux monarques qui ne recherchent pas un compromis à tout prix. 

Cela donne la campagne de Russie, où la Grande Armée rassemblée sur le Niemen aligne sur le papier 680 000 hommes, dont 400 000 à 450 000 participeront à l'offensive. 

On ne développera pas ici cette campagne, dont on peut toutefois retenir trois phases : 

  • une fuite en avant de la Grande Armée cherchant une bataille décisive, à la poursuite d'une armée russe qui se dérobe jusqu'aux portes de Moscou. Les portes de cette ville s'ouvrent après la bataille de la Moscowa le 7 septembre. C'est une victoire française mais l'armée russe se retire en bon ordre, en conservant un fort potentiel pour les semaines à venir... D'autant que si les lignes de communication françaises s'étirent et posent de gros problèmes de logistiques, les russes reçoivent leurs renforts et réserves beaucoup plus facilement.
  • l'occupation de Moscou par l'armée française, qui y stationne plus d'un mois. Napoléon cherche à négocier la paix depuis cette ville, mais le tsar a décidé de mener une guerre totale ! Il sacrifie Moscou, que les habitants ont évacué en y laissant des richesses colossales, et ordonne de la brûler ! L'incendie est immense et dure quatre jours. 
  • La retraite française, qui commence le 19 octobre, alors que l'hiver russe se déchaîne
Le graphe ci-dessous a été créé en 1869 par Minard, un ingénieur pionner dans le domaine de la représentation graphique. Il est remarquable car il présente, en seul graphe, des informations sur la position de l'armée, son itinéraire au cours du temps, ainsi que l'évolution de la température et des effectifs ! 



Comme on le voit, les pertes françaises sont très lourdes tout au long de la campagne, et la retraite se transforme en déroute alors que les températures chutent, qu'il n'y a plus de ravitaillement ni même d'abris, les russes ayant inauguré la politique de la terre brûlée ! 

La situation est chaque jour plus critique pour la Grande Armée, dont les unités (à part la Garde Impériale) se désorganisent et se mêlent les unes aux autres dans le plus grand désordre. Fin novembre, il ne reste que 40 à 50 000 hommes en état de combattre, environnés d'une foule de traînards. Toute l'armée risque l'encerclement et la capture par un ennemi largement supérieur en nombre. Il faut franchir le fleuve Bérézina (en actuelle Biélorussie) dont les ponts ont été détruits par l'ennemi. Le fleuve charrie des blocs de glace mais n'est pas gelé. 

Un gué est découvert, où deux ponts de 70 mètres de long sont construits à la hâte par les troupes du génie du général Eblé. Ces pontonniers sont contraints de s'immerger jusqu'à la poitrine pour construire les ouvrages. Moins d'une dizaine survivront, sur un effectif de quatre cent hommes. 

Napoléon parvient à tromper l'ennemi par ses manoeuvres en créant des diversions sur d'autres points du fleuve, et au grand soulagement de l'armée, la construction des ponts n'eut pas à se faire sous le feu ennemi.

Le pont est prêt le 26 novembre, et le passage s'effectuera jusqu'au 29. L'arrière garde résiste tant bien que mal aux armées russes qui rappliquent en force. Le dernier jour, la plus grande confusion règne quand les rives sont sous le canon russe. Une foule immense, qui n'avait pas encore traversé (pourtant la nuit les ponts étaient déserts) se précipite pour échapper à l'ennemi. L'un des deux ponts se rompt. "La colonne engagée sur cet étroit passage voulut en vain rétrograder. Le flot d'hommes qui venait derrière, ignorant ce malheur, n'écoutant pas les cris des premiers, poussèrent devant eux, et les jetèrent dans le gouffre, où ils furent précipités à leur tour". Dans ces circonstances terribles, les actes d'héroïsme côtoient les petites et grandes lâchetés, le récit des ces journées par les acteurs de l'époque est poignant. 

Passage de la Bérézina par Suchodolski

Au final, ce qui reste de l'armée parvient à échapper aux russes, et continue sa retraite vers Vilnius par des températures de -20 à -30°. 



La situation est catastrophique, mais l'armée a tout de même échappé à une élimination complète. Comme l'écrit Jean Tulard, "la bataille de la Berezina fut, dans des conditions difficiles, une victoire française illustrée par l'action héroïque du Général Eblé [...] Napoléon et le gros de ses forces ont échappé à la manœuvre de Tchitchagov et de Wittgenstein qui laissent beaucoup d'hommes sur le terrain. Ce succès n'aurait pas été possible sans l'héroïsme du général Éblé et de ses pontonniers."

En tout cas cet épisode de la Bérézina est emblématique de la retraite de Russie et a marqué l'imaginaire collectif, même si aujourd'hui il est souvent évoqué à tort comme un échec retentissant. Ces journées sont racontées dans de nombreux Mémoires des soldats qui en sont revenus (exemple ici). Hugo en a aussi fait un poème, L'Expiation, dans le recueil Les Châtiments. 


Sources

Thierry Lentz, Nouvelle histoire du Premier Empire, Tome II, Fayard
Philippe de Ségur, la campagne de Russie, Texto
Jean-Roch Coignet, les cahiers du Capitaine Coignet



dimanche 27 janvier 2013

L'hôtel de Soubise et les archives nationales

Cette semaine, direction l'hôtel de Soubise situé dans le Marais à Paris. Ce majestueux hôtel particulier accueille le musée des archives nationales, et plusieurs documents majeurs de l'histoire de France. 





D'abord quelques mots sur l'hôtel lui-même. 

Il s'appelait initialement hôtel de Clisson, du nom du seigneur breton Olivier de Clisson qui l'a fait construire en 1371, en pleine guerre de cent ans. C'est un personnage haut en couleurs qui s'est illustré dans la guerre de succession de Bretagne. 



Portrait en pied d'Olivier V de Clisson réalisé en 1635 par Simon Vouet 


Il perd un oeil à la bataille d'Auray en 1364, où il fait partie des chefs du parti anglo-breton de Jean IV de Montfort. C'est ce parti qui remporte la bataille, ce qui marque la fin de la succession pour le duché (mais pas des combats!) avec le traité de Guérande l'année suivante. Olivier de Clission, dit "le borgne d'Auray" et le "boucher", se brouille par la suite avec Jean IV de Montfort désormais reconnu comme duc de Bretagne, et passe au service du roi de France. Il combattra alors les Anglais sur plusieurs théâtres de la guerre de Cent Ans, parfois aux côtés de Du Guesclin, à qui il succédera comme connétable de Charles VI en 1380. 


La Bataille d'Auray par Jean Froissart.
Notez les bannières des franco bretons à gauche (fleur de lys) et anglo bretons à droite (léopard anglais et fleur de lys)





C'est donc ce personnage considérable qui se fait construire un manoir en 1371, dont il ne reste aujourd'hui que deux tours. 

Les 2 tours encore visibles aujourd'hui rue des Archives
Au XVIe siècle, l'hôtel est la propriété de la puissante famille de Guise, chefs de file de la ligue catholique, qui s'illustra pendant les guerres de Religion. C'est d'ailleurs de cet endroit que partiront les séides de ce parti en 1572 le jour de la Saint Barthélémy. 


Délassement catholique dans les rues de Paris le jour de la Saint Barthélémy


L'hôtel est acheté en 1700 par le prince de Soubise (la famille de Guise s'est éteinte quelques années plus tôt), et largement embelli, grâce à l'argent de sa femme Anne de Rohan-Chabot, maîtresse de Louis XIV. Je ne développe pas l'aspect architectural mais il faut tout de même souligner que la décoration intérieure est remarquable (architecte Delamair) dans le style Rocaille. 


Salon de la princesse


Confisqué sous la Révolution comme bien d'émigrés, l'hôtel est affecté aux Archives impériales en 1808 par Napoléon Ier. Les archives dispersées dans divers dépôts parisiens sont alors progressivement regroupées en ce lieu, qui connait des accroissements successifs. Il faut dire qu'on atteint aujourd'hui le chiffre de six milliards de documents, sur 300 kilomètres de rayonnages... Et ce sans compter les autres sites de Pierrefitte et Fontainebleau, et sans compter les archives de la Défense et des Affaires Etrangères, qui sont gérées à part.

Le site contient l'armoire de fer, deux énormes caissons métalliques enchâssés l'un dans l'autre, qui contient les pièces jugées les plus emblématiques de l'Histoire de France.

Quelques exemples de documents conservés sur ce site : 


le mètre et le kilogramme étalon de 1799 : c'est en effet la Révolution Française qui met de l'ordre dans les systèmes de mesure en France, pour assurer l'invariabilité des mesures et s'affranchir de l'arbitraire des unités de mesure seigneuriales. L'introduction de ce système décimal est une vraie révolution dans le calcul des surfaces et des volumes ... Les premiers étalons du mètre et du kilogramme furent fabriqués en 1799 et symboliquement déposés aux Archives de la République

le journal de Louis XVI : ce souverain tenait un journal quotidien. On cite souvent en anecdote ce qu'il a consigné pour la journée du 14 juillet 1789 qui ébranla la monarchie : "Rien". Il faut tout de même relativiser en précisant que de toute manière, chaque entrée tenait sur une ligne (une page par mois), et traitait souvent des activités de sa journée (promenade, chasse, etc.) plutôt que des évènements politiques. 


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le testament de Louis XIV : quand il meurt le 1er septembre 1715, la succession du Roi Soleil se présente comme complexe, car son fils et son petit-fils sont morts, et son arrière petit-fils n'a que 5 ans ! C'est le futur Louis XV. Compte tenu de son âge il ne peut régner seul, et se pose donc la question de la régence, par un Grand du Royaume qui exercera le pouvoir en son nom... On imagine évidemment les intrigues et les luttes d'influence qui ont pu se nouer dans un tel contexte ! Louis XIV désigne dans son testament le duc du Maine, son bâtard légitimé, pour devenir régent. Pour beaucoup c'est impensable, seul un prince de sang pouvant exercer une telle charge ! Grâce à une alliance avec le parlement de Paris, le duc d'Orléans s'empresse de faire casser le testament et d'exercer la régence. Cet homme est le fils de "Monsieur", le défunt frère du roi de France. 

Louis-Philippe, dernier roi que la France ait connu, est son arrière petit fils. Il s'agit là de la branche cadette des Bourbons, ou "Bourbons d'Orléans", toujours représentée aujourd'hui par le comte de Paris. Il est le chef de file de ceux qu'on appelle les "orléanistes", par opposition aux "légitimistes", partisans des descendants de la branche aînée des Bourbons (dont les derniers représentants à avoir régné sont les trois frères Louis XVI, Louis XVIII et Charles X). 

Le Régent en 1717


le testament de Napoléon Ier : écrit l'année de sa mort (1821) à Saint Hélène, où il croupissait depuis 1815 après l'épisode dit des Cent-Jours conclu par Waterloo. Il contient la formule restée célèbre "Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j'ai tant aimé". Ce sera chose faite en 1840 (sous Louis Philippe donc -- Louis XVIII et Charles X n'ayant évidemment marqué aucun empressement pour lui donner une sépulture en France) quand une expédition conduite par le fils de Louis-Philippe, le duc de Joinville, ramène ses cendres en grande pompe jusqu'aux Invalides. Cet évènement a un grand retentissement dans le pays. Hugo y a assisté et détaille la journée dans "Choses vues"


Retour des cendres de Napoléon Ier de Sainte-Hélène. 14 décembre 1840 : L'arrivée de La Dorade à Courbevoie. (1867) par Henri Félix Emmanuel Philippoteaux 

Voilà pour le bref aperçu de l'hôtel de Soubise, que je vous invite à découvrir. L'accès à ses jardins est gratuit et offre des bancs propices au délassement dans un cadre paisible et peu fréquenté ! 







Sources - G. Martin, 26/1/2013, visite donnée par l'association Paris historique
Archives Nationales, brochure du musée, mai 2012


Notes - A lire pour les amateur(rice)s de roman historique : Cycle Gui de Clairbois, Pierre Naudin, chez Pocket. Olivier de Clission est un personnage largement développé dans ce roman très documenté






    dimanche 20 janvier 2013

    La loi salique et la mauvaise foi au XIVe siècle



    Pour ce billet, on fait un grand saut en arrière pour aller au XIVe siècle, en plein moyen âge féodal : le sujet du jour est la loi salique, au cœur de deux conflits majeurs de cette époque, la guerre de cent ans, et la guerre de succession de Bretagne.

    L’une des origines de la guerre de cent ans est une question de succession dans le trône de France, qui s’est trouvé revendiqué par le roi d’Angleterre de l’époque, Edouard III.
    Le roi Philippe IV de France (dit « le bel ») mort en 1314, a trois fils et une fille. Son fils aîné Louis X lui succède, mais il meurt en 1316 alors qu’il n’a qu’une fille. Pour la première fois depuis plus de trois cent ans, il n’y a pas d’héritier mâle direct pour ceindre la couronne de France ! Les pairs de France se réunissent et décident que la fille de Louis X ne peut pas hériter de la couronne, de peur qu’elle se marie avec un prince étranger qui exercerait son autorité sur le royaume.

    Philippe le Bel interprété par Georges Marchal dans une adaptation des Rois maudits (1972)


    La couronne passe donc au deuxième fils de Philippe le bel, qui règne sous le nom de Philippe V. Mais il meurt aussi quelques années plus tard sans laisser d’hériter mâle : la couronne passe à son frère, qui devient Charles IV. Ce troisième et dernier fils de Philippe IV meurt aussi rapidement, en 1328, toujours sans héritier direct.

    C’est donc un neveu de Philippe le bel, et un cousin des 3 rois précédents, qui hérite de la couronne : le père de ce Philippe VI, Charles de Valois, est en effet le frère de Philippe IV. Ce Charles de Valois est donc fils de roi, frère de roi, trois fois oncle de roi, et père de roi ! Il est le fondateur de la dynastie dite des Capétiens Valois, pour les distinguer des capétiens dits « directs », qui régnaient jusqu’alors.

    Mais le roi d’Angleterre ne l’entend pas de cette oreille. Edouard III est le fils d’Edouard II d’Angleterre et d’Isabelle de France, la fille de Philippe de Bel ! Cet Edouard III est donc le petit fils de Philippe le Bel par sa mère, et il revendique la couronne de France à son profit ! Cela déclenche la guerre de cent ans. Cette question dynastique n’est toutefois la pas la seule cause du conflit, bien qu’elle soit emblématique.

    Pour s'y retrouver ... 

    Isabelle de France interprétée par S. Marceau dans Braveheart (1995)

    Edouard Ier d'Angleterre, grand père d'Edouard III, interprété Patrick McGoohan, toujours dans Braveheart


    Côté français, pour écarter Edouard III du trône, on invoque que la couronne de France ne saurait être portée ni même transmise par l’intermédiaire d’une femme ! Par la suite, à des fins de ce qui ne s’appelait pas encore propagande, on mettra en avant un article du code de loi des Francs dits « saliens » : un texte vieux de presque mille ans, remanié à de nombreuses reprises, et existant dans plusieurs versions contradictoires. Dans une de ces versions, il est mentionné que la terre salique (un concept sujet à de nombreuses interprétations) ne saurait être donnée en héritage à une femme. La mention de ce texte par un moine bénédictin en 1350 fut une heureuse découverte habilement exploitée par le parti français, non sans un brin de complaisance. Dans la suite de l’histoire de France, cette « loi salique » devient une règle fondamentale du royaume, qui sera invoquée et appliquée à de nombreuses reprises.

    Et maintenant, direction la Bretagne …

    En 1341, le duc de Bretagne Jean III meurt sans laisser d’héritier direct.  Mais son frère Guy  a eu une fille, Jeanne de Penthièvre, qui s’est mariée à Charles de Blois, neveu de Philippe VI évoqué plus haut. Du coup, Charles de Blois, beau fils de feu le frère du précédent duc de Bretagne (ça va vous suivez ?) revendique le duché de Bretagne grâce à son mariage, en vertu du « droit de représentation », un élément du droit breton permettant au mari de l’héritière du duché de la « représenter » en exerçant le pouvoir.  

    Château des ducs de Bretagne à Nantes


    Mais le père de Jean III, c’est-à-dire le duc précédent Arthur II, s’était remarié à la mort de sa première femme, avec qui il avait eu Jean III et Guy de Penthièvre. De ce deuxième lit, il avait eu un fils, Jean de Montfort, qui revendique à son tour le duché ! Il s’allie avec le roi d’Angleterre, cela forme le parti « anglo-breton ». C'est l'aubaine pour le roi d'Angleterre qui peut ouvrir un nouveau front dans sa guerre pour obtenir la couronne de France... 

    Ca se complique ... 



    Charles de Blois, chef du parti « franco breton » grâce à son mariage avec Jeanne de Penthièvre, est donc soutenu par son oncle le roi Philippe VI de France pour revendiquer le duché de Bretagne qui lui échoit selon lui par sa femme ! Philippe VI refusant dans le même temps la couronne de France au roi d’Angleterre puisqu’elle ne saurait être transmise par une femme… 

    Et côté anglo-breton, Jean de Montfort appuie ses revendications ("la couronne du duc passe à l’héritier mâle") sur l’exercice d’une règle mise en avant par le parti adverse pour écarter son allié le roi d’Angleterre du trône de France !

    Au risque d'être anachronique j'ai envie de parler d'un sacré "réalisme" politique ! 

    On était donc bien parti pour quelques dizaines d’années de conflit ! C’est la guerre dite de succession de Bretagne, qui s’inscrit dans la guerre de cent ans.  



    Un certain Du Guesclin s’illustrera dans cette guerre de succession de Bretagne, dans le parti franco breton de Charles de Blois. Du Guesclin deviendra d'ailleurs connétable de France sous Charles V (petit fils de Philippe VI), c’est-à-dire chef des armées du roi. Charles V ordonna même que ses ossements soient inhumés dans la basilique Saint Denis aux côté de ceux des autres rois de France, un très grand honneur. Son coeur est dans l'Eglise Saint Sauveur à Dinan. Ce soutien de Du Guesclin au parti franco breton vaut à ses statues et autres représentations d'être régulièrement taggées ou vandalisées par les indépendantistes bretons... 

    Gisant de Du Guesclin à la basilique Saint Denis


    Sa sépulture a été profanée comme les autres en 1793, suite à un célèbre décret de la Convention Nationale établissant que « Les tombeaux et mausolées des ci-devant rois, élevés dans l'église de Saint-Denis, dans les temples et autres lieux, dans toute l'étendue de la république, seront détruits le 10 août prochain ». C’est justement à cette occasion que la tête d’Henri IV a été détachée du corps, avant d’être retrouvée et authentifiée en 2010 !

    Violation des caveaux royaux de Saint-Denis, par Hubert Robert



    ***

    Sources
    Maurice Druon, Les rois maudits, 1955
    Gui Alexis Lobineau, Histoire de Bretagne, 1707




    jeudi 10 janvier 2013

    Fanchon, les ultra royalistes, et le poulet Marengo


    Aujourd’hui je vous propose un billet un peu décousu, qui nous permettra de parler d’Histoire sans trop y faire attention, puisqu’il sera question aussi de chanson à boire et de gastronomie.

    La plupart d’entre vous connaissent sans doute la célèbre chanson « Fanchon », je vous propose de la prendre comme point de départ pour cette promenade en arrière. Elle a été écrite en 1800 par un officier de cavalerie, Antoine-Charles-Louis de Lasalle, alors chef de brigade.

    « Chef de brigade » est un grade éphémère créé pendant la Révolution en remplacement de celui de colonel, un grade qui fleurait trop alors les privilèges de l’Ancien Régime. En effet à l’époque, les grades d’officiers étaient réservés à la noblesse. Comme beaucoup d’autres offices (d’où le nom « officier »), la charge de colonel s’achetait alors au Roi (on parle de « vénalité des charges »). Les régiments étaient alors la propriété de colonels, bien souvent des membres de la haute noblesse passant le plus clair de leur temps à Versailles, loin de la troupe. Le grade de colonel est donc aboli en 1793, sous la Terreur, alors que la guillotine tournait à plein régime. Il sera rétabli en 1803. Entretemps  l’avancement au mérite (dans l’armée et l’ensemble de l’administration) a été introduit et s’est généralisé, ce qui a permis à de nombreux militaires de basse extraction d’accéder aux plus hauts grades. Et ce, d’autant plus facilement que depuis le début de la Révolution, de plus en plus de nobles ont émigré hors de France, libérant de nombreux postes dans l’armée… De plus, un arrêt du Comité de Salut Public de septembre 1793 commande la destitution pure et simple de tous les officiers ci-devant nobles (1), ce qui fera quadrupler le nombre de généraux roturiers entre 1793 et 1794 (2).

    Machine à raccourcir les ennemis de la Nation

    « Ci-devant » est une locution très en vogue à l’époque, placée devant tout concept de l’Ancien Régime, entretemps aboli. Par exemple, à Paris, la place de la Révolution (actuelle place de la Concorde) fut parfois désignée comme la « ci-devant place Louis XV ». Elle est ensuite rebaptisée place Louis XVI à la Restauration (c'est-à-dire après la chute de Napoléon en 1815), sous le règne des deux frères cadets de Louis XVI : Louis XVIII et Charles X. Tous deux avaient émigrés pendant la Révolution. Charles X, connu alors sous le titre de Comte d’Artois, fut d’ailleurs l’un des premiers à partir (16 juillet 1789) et à lancer le mouvement parmi les nobles.
    En effet le comte d’Artois était un fervent partisan d’une ligne dure face à la Révolution, et l’émigration était un moyen pour lui de chercher à l’étranger une aide militaire pour rétablir la monarchie absolue. Quand son frère Louis XVIII est remonté sur le trône après l’aventure impériale, il fut le chef de file des Ultras, (pour ultra royalistes), les partisans d’une ligne « dure » réclamant des mesures en faveur d’un retour à la monarchie « façon XVIIIe siècle ». C’est à propos d’eux que l’expression « être plus royaliste que le roi » fut forgée… Une fois monté sur le trône et devenu Charles X, cette ligne réactionnaire finit par déclencher la Révolution de Juillet en 1830, pour donner naissance au régime du même nom…Ce qui fait que Charles X fut le dernier Roi de France, son successeur, Louis-Philippe, régnant sous le nom de Rois des Français. 


    Louis XVIII
    Charles X



    Pour en revenir à Lasalle, il était officier de hussards, c'est-à-dire de cavalerie dite « légère », au même titre que les lanciers ou les chasseurs à cheval, et par opposition aux cuirassiers ou aux carabiniers, qui font partie de la cavalerie lourde (ou grosse cavalerie). Les hussards combattaient au sabre et à la carabine, sans cuirasse ou casque métallique. Shako, pelisses, et dolmans aux couleurs vives composaient leur uniforme. Ces hommes avaient une solide réputation de militaires ombrageux, fiers et bons vivant, comme vous allez le voir plus loin.




    Un hussard en 1805
    Charge de hussards à Friedland (1807)


    Le film « les duellistes » de Ridley Scott (adapté du roman de Joseph Conrad) raconte l’histoire de deux officiers de hussards qui s’affrontent en duel à chacune de leurs rencontres. Bien que le motif de la dispute soit futile, l’honneur est en jeu, avec lequel on ne badinait pas à l’époque… Le film offre une très belle esthétique et des costumes magnifiques, ainsi que l’occasion de voir Harvey Keitel à ses débuts : je vous le recommande !




    Harvey Keitel dans "The duellists"



    Vous pouvez regarder une scène de ce film ici



    Né en 1775, et issu d’une famille de petite noblesse, Lasalle est entré très jeune dans l’armée. Sous-lieutenant en 1792, il doit alors renoncer, comme ci-devant noble, à son grade. Qu’à cela ne tienne, il s’engage comme simple volontaire. Il gravira alors tous les échelons jusqu’au grade de général de division.




    Lasalle



    Lasalle faisait honneur à la réputation des hussards, et les anecdotes piquantes à son sujet sont légion. Sa phrase « Tout hussard qui n’est pas mort à trente ans est un jean-foutre » est d’ailleurs restée célèbre. Laissons le baron Marbot nous parler du bonhomme dans ses Mémoires : «Lasalle était un bel homme, spirituel, mais qui, quoique instruit et bien élevé, avait adopté le genre de se poser en sacripant. On le voyait toujours buvant, jurant, chantant à tue-tête, brisant tout, et dominé par la passion du jeu. Il était excellent cavalier et d’une bravoure poussée jusqu’à la témérité. ».




    Lasalle à Wagram (1809)



    Autre anecdote, toujours racontée par Marbot. Lasalle était très apprécié de l’empereur, qui « le gâtait à un point vraiment incroyable, riant de toutes ses fredaines et ne lui laissant jamais payer ses dettes. Lasalle était sur le point d’épouser [une dame française de haut parage], et Napoléon lui avait fait donner deux cent mille francs sur sa cassette. Huit jours après, il le rencontre aux Tuileries et lui demande : "A quand la noce ? – Elle aura lieu, Sire, quand j’aurai de quoi acheter la corbeille et les meubles. – Comment ! mais je t’ai donné deux cent milles francs la semaine dernière… qu’en as-tu fait ? – J’en ai employé la moitié à payer mes dettes, et j’ai perdu le reste au jeu !... ". Un pareil aveu aurait brisé la carrière de tout autre général ; il fit sourire l’Empereur, qui, se bornant à tirer assez fortement la moustache de Lasalle, ordonna au maréchal Duroc de lui donner encore deux cent milles francs ».

    C’est donc ce joyeux luron qui a composé les paroles de Fanchon. A l’époque on recourrait souvent à des airs connus pour créer une chanson populaire, en l’occurrence, si les paroles sont de Lasalle, l’air vient d’une autre chanson, « Amour, laisse gronder ta mère ».

    Les paroles d’origine sont les suivantes :

    Amis, il faut faire une pause

    J´aperçois l´ombre d´un bouchon
    Buvons à l´aimable Fanchon
    Pour elle, faisons quelque chose
     {Refrain:} 
    Ah, que son entretien est doux!

    Qu´elle a de mérite et de gloire!
    Elle aime à rire, elle aime à boire
    Elle aime à chanter comme nous

    Fanchon, quoique bonne chrétienne,

    Fut baptisée avec du vin
    Un Allemand fut son parrain
    Une Bretonne sa marraine
    {au Refrain}

    Elle préfère une grillade

    Aux repas les plus délicats
    Son teint prend un nouvel éclat
    Quand on lui verse une rasade
    {au Refrain}

    Si quelquefois elle est cruelle

    C´est quand on lui parle d´amour
    Mais moi, je ne lui fais la cour
    Que pour m´enivrer avec elle
    {au Refrain}

    Un jour, le voisin la Grenade

    Lui mit la main dans son corset
    Elle riposta d´un soufflet
    Sur le museau du camarade
    {au Refrain}


    Au-delà des légères différences avec la version que vous connaissez, et qui ne modifient guère le sens des paroles, ceux qui l’ont déjà chanté auront remarqué que dans la version d’origine, c’est un Allemand et non un Bourguignon qui « fut son parrain » (2ème couplet) ! En effet la chanson a été modifiée suite à la guerre de 1870 opposant Napoléon III (neveu du Ier) à Bismark, et qui s’est soldé comme chacun sait par la perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine (et la chute de Napoléon III, pour donner naissance à la IIIe République, après l’épisode de la Commune à Paris). « L’esprit de revanche » qui devait être l’un des facteurs conduisant à la Ière Guerre Mondiale a donc laissé sa marque sur Fanchon !

    Napoléon III et Bismark après la bataille de Sedan




    Je termine sur la note gastronomique promise. En effet le champ de bataille de Marengo a été non seulement le théâtre de l’écriture de Fanchon, mais aussi celui de l’invention ce jour-là, par un certain Dunan (chef cuistot de Bonaparte) de la recette du poulet Marengo ! Comme je n’en ai jamais cuisiné ou goûté, je t’invite donc, cher lecteur ou lectrice, à partager ton expérience sur le sujet !


    Quant à moi, je vais faire une pause, j’aperçois l’ombre d’un bouchon … 


    PS : je dédie ce billet à un ultra royaliste, qui, sur le champ de bataille de Munich, inventa le ninja poulet ! Ce jour là il avait chanté Fanchon ... 


    ***




    Sources

    Page 431, Du Marsan, « Chansons nationales et populaires de France », 1846, Gabriel de Gonet éditeur.

    Pages 63-64, Joseph Vingtrinier, « 1792-1902, Chants et chansons des soldats de France », 1902, Albert Méricant éditeur

    Chapitre XXIV, Général baron de Marbot, Mémoires, Mercure de France


    ***
    Notes : 



    (1) « Tous les ci devant nobles qui ont des emplois dans les armées de la République seront  destitués sur le champ» Arrêté signé par Collot d'Herbois et Billaud-Varennes, daté du 16 septembre 1793, [Paris].

    (2)  Michel Biard, Pascal Dupuy, La Révolution française: Dynamique et ruptures 1787-1804, 2008, Armand Colin,